Les « carnets » de Didier HAYS sont rédigés sous forme de chroniques.
Ils sont inénarrables, chroniques savantes et burlesques du temps qui passe, du monde de l'Art et de la rue, drôles, et souvent graves...
Le site est en construction perpétuelle.



Extrait
28 avril 07

Le Blue Night…

Ah ! L’atelier de Rubens je connais ! C'est un peu l'idéal, voire un aperçu de la perfection.  
D'ailleurs Rubens était, et de très loin, le peintre préféré de Cézanne...
Je n’ai pas les yeux en face des trous : l'espagnole veut ma peau. Hier soir c'était phénoménal ! J'aurai dû tout filmer pour ne pas en perdre une goutte ! Elle m'a invité au restau !
On est arrivés dans un vieille Citroën pourrie (du Marielle !!!) "qu'on lui a prêtée car elle a eu un accident de voiture", coincée par un poids lourd contre un rail en alu de la bretelle Hyères Toulon, et moi je crois que l'on va dans un vrai restau quoi, quoique j'aurai dû me méfier car elle m'avait dit : «C'est un Japonais, Français, enfin, euh, je crois...» , mais non, mais non, on arrive vers Leroy Merlin et le Printemps en pleine zone industrielle et de grandes surfaces, et le restau était au bord de l'autoroute, dans le vrombissement des bagnoles, sous le Coudon, une baraque énorme, genre cubiste, entre un Saint Maclou et un vendeur de clim’, peint en ocre avec des néons partout qui clignotaient, des faux palmiers, des accessoires en tout genre mélangeant tous les styles, un peu d’araboïde bon marché, un peu d'espagnol approximatif, un peu de chinois, un Bouddha doré en entrant (il y a beaucoup de bouddhistes aujourd'hui), un faux plancher façon Voile rouge, mais tout, absolument tout en toc, acheté dans les grandes surfaces juste à côté, des rideaux en nylon mauve (ça brûle bien ça) et des pseudo paysages de Chine encadrés avec du bambou en plastique !  
Mais ce n'est pas tout. Loin de là ! Que des têtes !!! Des mecs tartinés de gel, aux chaussures carrées ou hyper pointues, à chemises cintrées et jean troués (que des marques !), dont une table inénarrable de 6 pédoques qui étaient le lait condensé de tout ça en hyperréalisme, et un panel de pétasses boudinées, habillées toutes pareil, mais avec en plus la gueule fardée à bloc, crémeuses, avec des parfums à la vanille mélangés à de l'insecticide pour tuer les amibes, le tout puant vaguement les pieds, la javel, et une odeur indéfinissable qui planait, mélange de daube provençale, de nems avariés et d'œufs pourris, nappés dans un voile de fumée provenant du Grill à volonté affichant du steak de requin, du panga, de la côte de bœuf, des gambas, de l'espadon, une fumée grasse à souhait...
Conchita, ravie, me demande : «Tu aimes ???» Et moi je réponds : «Oô, oui, beaucoup !... » On fait alors un tour et je m'aperçois qu'en fait c'est un self-service où l'odeur prédomine : un mélange de tout, des sushis douteux, sans forme, même pas bien imités, du gras double, de la pælla, du cassoulet toulousaing, des nems en pyramides, des loukoums, du couscous japonais, du bœuf en daube aux pruneaux d'Ageng, des salades mexicaines, du chinetoque en-veux-tu-en-voilà 
Retenant une envie de gerber et de me trisser fissa, le sourire bien faux, je décide, très courageux, d'aller demander notre réservation : on est reçus comme des princes, vu qu’elle connaît un des six associés !!! C'est là que tout a basculé. Dans le génial.

A la table voisine se trouvent des soixantenaires bien tassés, bien gras, parlant fort, rien que du graveleux, dont un, une véritable icône, avec catogan grisonnant, bijoux, et une gueule de western spaghetti, un peu bouffi, mais persuadé de son pouvoir immense, sûr de lui, rayonnant, sans doute à cause du catogan. Le meilleur (on a choisi d'aller se servir au buffet, où je n'ai pris que des nems hyper cuits rapport aux amibes), c'est quand au milieu du repas, le un des six patrons est arrivé, gentil, royal, couvert de bijoux à base de colliers et de bracelets, copies de ceux que portent les stars du show-biz dans les magazines, et surjouant le côté : « Vous êtes chez moi, je fais un gros chiffre, pour nous inviter à boire un verre avec lui au bar ! »
Puis ce fut un des sommets de la soirée. 
J'ai oublié cher lecteur de préciser que le personnel était constitué pour l’essentiel de pédés inachevés tartinés de gel et de jeunes commis boutonneux, avec des chemises noires façon cartel de Medellin et d'énormes cravates roses ! 
Le bouquet : le mec, hyper gentil, se met à bavarder avec Conchita, mais ça dure une demi-heure ! Tout y est passé ! La baraque presque finie de 150 m2 avec 3000 m2 de terrain autour entre Darty et Carrefour, avec piscine, "mais les salles de bain sont ratées avec les chiottes au milieu", puis la sortie à Monaco avec les six associés pour jouer au Casino (Sic) : « A 1600 euros j'ai arrêté, j'allais y laisser ma chemise, par contre un soir à Bandol avec ma femme, j'ai pris un jeton de 50 euros et à la roulette il me sort 400 euros !!! Du coup avec ma femme on est allés au restau !!! Mais alors que des fous dans ces Casinos, et les mémés… elles y vont... aux machines à sous ! On fait les sushis juste à côté, ça marche bien et on va ouvrir plus grand, on en connaît qui se sont plantés, par manque de goût dans la déco... »
Pensant à mon steak de requin, je regarde la nuée de petits pédés s'agiter et une queue énorme devant le grill enfumé, bien tassés pour pas qu'on passe devant, des pétasses en surpoids carabiné, vrais mous et demi durs parfumés aux mines sérieuses et graves... Pendant qu'ils jasent : « Et ton salon de coiffure il marche bieng ??? », je sens tout à coup une odeur de merde qui monte des entrailles du bâtiment et j'esquisse un sourire en coin avec la tarlouze qui tient le bar et me répond d'un clin d'œil gourmand : "sans doute une canalisation mal maîtrisée". Du banal, de l'exotique quoi... Le six associés, qui lui a remarqué l'odeur, ne moufte rien, en sur contrôle, et renchérit avec hilarité : « On fait du chiffre... »
Un détail essentiel que j'ai bien failli oublier : le loufiat boutonneux qui nous a servi avait le cheveux gras, et surtout, surtout (c'est ça qui m'a frappé), il avait une cravate nouée beaucoup trop court, qui avait trempé dans toutes les sauces et frotté tous les plats, y compris les huisseries de porte des cabinets chargées de bacilles, on aurait dit un vrai petit Pollock, c'était fascinant, et ça ne l'empêchait pas du tout de continuer à nous servir avec une prévenance touchante et une grande gentillesse de propos, mais moi, je regardais la cravate tâchée qui faisait un mouvement pendulaire devant mes yeux incrédules.


Enfin, c'est Conchita qui a casqué. 
Mais avant de partir, le loufiat à la caisse, façon « grand restaurant » nous dit : « Ne partez pas, le patron va descendre... »
Putaingue... 
Moi, à cette heure là (il est 23h pile poil), épuisé par leur conversation, laminé, à deux doigts de la perte d'identité, je commence à tourner de l'œil, je vois mon plumard et mes bonbons Ricola s'éloigner comme dans un rêve, et là : PAF ! Elle me sort, gourmande, romantique à souhait : « Mes copines sont au Blue Night, une boite de salsa qui fait aussi billard, à La Capte, on pourrait aller les rejoindre, non ??? » L'estocade, le final quoi... Alors je fais : « Oh oui, pourquoi pas, je ne suis pas trop du soir moi, mais… hum… pourquoi pas ? »  
Sur ce le mec (un des sept patrons) arrive, transpirant, les colliers flottant sur quelques poils arborés avec fierté, le côté : « On est à La Garde à côté de Leroy Merlin mais en fait on est en transit pour Megève, ça ne saurait tarder », pour nous demander : « Çà vous a plu ????????? » avec un sourire jovial, sincère, et je réponds : « Oui, beaucoup ! » Sur ce, encore, il embraye et me demande, d'homme à homme : « Mais vous, vous faites quoi ? » Moi, tranquille, je fais : « Je fais de la peinture et de la photographie, des choses très belles, j'expose dans le monde entier... » Là, je le sens satisfait (Conchita est au top), réponse : « Ah un créateur, c'est formidable... » Rideau.
Nous tournons les talons, on remarche sur le faux plancher en faux teck mal ajusté et je me demande dans le roulis si je vais pas gerber ma demi-boutanche de Côte de Provence, mais ça passe juste et j'aperçois avant de retrouver les néons clignotant sur toute la façade et les faux palmiers un groupe d'impétrants qui attend patiemment de pouvoir entrer dans le saint des saints, l'œil timide, assis sur des poufs marocains ou javanais, je sais plus.
Conchita me dit, dans le vrombissement infernal de l'autoroute : « On marche un peu ou on y va direct ? » Je réponds illico : « Je préfère y aller direct. »
Arrivés devant la Citroën qui fut rouge, bourrée de plastiques, on s'installe, et elle me dit : « Tiens, ya un phare qui ne fonctionne pas », et effectivement, je constate que le mur des tapis Saint Maclou n’est illuminé qu'à moitié, alors on ressort, et là, tranquille, elle donne un grand coup de poing dans le phare et remonte fissa dans l'immense Citroën qui roucoule en remontant du nez (la célèbre suspension Citroën) en disant : « Çà devait être un faux contact... »
Moi, en regardant le panneau Hyères par autoroute comparé avec le cadran lumineux de ma montre MWC (achetée sur Internet aux Etats-Unis) qui marque 23h30 je suis comme anéanti. Normalement, je me couche à 9h, avec boules Quiès, masque pour les yeux, bonbons et Monsieur Suzuki prend le maquis (au Fleuve Noir). Mais Tintin !
Après tout bascule dans le rêve... On flotte sur la suspension Citroën jusqu'au panneau La Capte après avoir dépassé des palmiers, un grand karting avec des engins qui tournent, des marécages, et on parle de Charles Bronson et Marlène Jobert dans Le passager de la pluie...
Le meilleur aura été l'arrivée au Blue Night : des baraques en parpaings, sans étages, avec des canisses poussiéreux, un ancien néon des années 60 marqué Bowling qui fonctionne encore, et une entrée patibulaire, où après une chicane de sous-sol d'hôpital Congolais on pénètre dans une explosion de musique techno, une apothéose de décibels, et un mélange de jeunes et de demi vieux qui transpirent en regardant à droite et à gauche en cadence ! Je vacille, puis, courageux, me reprends, avec une voix intérieure qui me dit : « Comme Mimmo Rotella, il faut assurer en toute circonstance, sans broncher. »
Nous nous frayons un chemin dans les odeurs d'aisselles et de transpiration teintées d'hormones femelles, mon cerveau reptilien essayant de faire le tri avec les odeurs de pieds des mâles en tee-shirts moulés, et on plonge au cœur de l'enfer, le centre cosmique de la piste endiablée où les copines de Conchita balancent le bras droit puis le bras gauche en cadence réglée : c'est le sommet, l'amant démoniaque dont la réputation est établie (un bon coup) est exhibé, bises, sourires entendus et on va s'asseoir sur des poufs en velours synthétique au milieu de la cohue où j'esquive au dernier moment plusieurs moulinets incontrôlés façon Aldo Maccione dans Pizzaïolo et Mozzarel à l'heure du coup de chauffe.
Sur le pouf, bien affalé, ma voix intérieure me dit : « C'est bon, ouf... » Ma santé mentale, elle, est bien entamée devant le spectacle et je me rends compte avec un mélange de tristesse et de joie salace (la fatigue) que je préfère mille fois Zora, au jambes interminables, son petit minois mignon et sa naïveté touchante, à Conchita, une question de carrosserie, le truc bête mais lancinant, la tragédie sournoise, le pathétique à portée de mains, mais ma voix intérieure s'est tue, la sono m'a laminé comme le bruit infernal des tirs de 155 dans les oreilles d'un Gi assis, groggy, sur la crête de Keh Sanh, qui voit son voisin noir éventré hurler mais ne l'entend plus...
Par bonheur un grand con au visage rubicond et lunettes d'intellectuel arrive pour entraîner Conchita dans une salsa langoureuse. 
Et là, tout se met en place : Zora se pointe et s'assoie à côté de moi et déballe des photos mal cadrées où elle apparaît tour à tour avec Conchita devant un de mes tableaux exposé à Saint-Raphaël, toute contente, en me disant qu'elle ne peux pas danser la salsa car elle a une hernie discale. Que nenni ! D’une voix profonde et caverneuse ajustée sur un timbre dont j'ai le secret, je lui susurre à l'oreille tout de go, en articulant bien car on est derrière d'énormes baffles : « Tu sais Zora, je te trouve très belle, j'avais tellement envie de te le dire... voilà, c'est fait........................ » Alors là, elle baisse les yeux, avec ses longs cils et ses genoux vermeils gentiment serrés l'un contre l'autre rapport aux poufs en faux velours un peu trop bas, et me dit : « Oh ! C'est gentil ça............................... »
Puis c'est un long silence que l'on déguste à l'unisson au milieu du brouhaha...
Je fais quand même très gaffe, le sourire en coin hyper hypocrite, car j'ai détecté la grosse Dominique, carrossée comme un saucisson à l'ail, qui veille au grain juste à côté, comme par un pur hasard, et risque de tout moufter à Conchita dès le lendemain. Une situation plus que normale. Heureusement ! PAF ! Le prof de salsa (un modèle commando à nuque rasée avec un p'tit chapeau noir sur l'oreille), qui a pris les manettes, annonce : « La salsa des filles et des garçons !!! »
A cet instant, ravalant mon bide et rehaussant mon jean sur ma nouvelle chemise Lafuma en textile dernier cri pour la randonnée, je me dresse comme un rhino qui va charger et je m'aligne sur la piste avec les mâles devant une rangée de femelles bien girondes, en prenant soin de me retrouver au premier rang et j'entame une démonstration fabuleuse à base de déhanchements diaboliques comme un guerrier aztèque avant le combat, et je m'engouffre !!!




Les filles rayonnent, on se frôle, les garçons croisent les filles puis repartent en sens inverse pour recommencer le quadrille infernal, au passage, j'en profite pour passer mes pognes de sculpteur sur le ventre rebondi de Conchita qui en redemande, vu que ses copines en salivent en croisant le manège.
A ce moment là; il y a belle alouette que j'ai abandonné toute dignité puisque je suis devenu un night-cluber moyen, à moitié assommé par les décibels et la surenchère d'effets surjoués qu'imposent les circonstances. Je me dis quand même : « Soit c'est le cœur qui lâche en plein paroxysme, soit tu perds ton pantalon (la ceinture a du mal à retenir le bide), soit tu finis dingue mais y’aura une fin, ce n’est pas possible qu'un truc pareil ne finisse pas quand même ! »
La suite se perd dans le classique, le banal. Après avoir tenté de m'auto hypnotiser une fois revenu sur un pouf moite dans la position de Pierre Dac habillé en fakir pour évacuer les vapeurs du Côte de Provence et faire passer le steak de requin surgelé au grill tout en esquissant un p'tit somme avec les yeux grand ouverts sur les copines qui se trémoussent, je reprends la main pour une salsa Paraguayenne avec Conchita sans en faire trop pour ne pas me faire étriper par les caves qui essaient de s'en sortir après 5 ans de cours assidus (j’ai toujours eu des facilités), puis vers 2h, en nage, les yeux révulsés, la mise défaite, je dis, calme, déterminé : « Bon ! Si on rentrait, non ???????????? »  
Conchita, repue, approuve avec quand même au fond de l'œil la petite lueur qui me dit qu'il va falloir passer à l'étape suivante après la parenthèse de l'autoroute et les panneaux Champ de course, La Capte et Toulon par autoroute, mais bon, les fauteuils en feutrine cramoisie de la Citroën seront quand même l'occasion de récupérer quelques neurones dans l'intervalle.
La suite est très conventionnelle et très tarte. La ville la nuit, la tête prise dans un étau, le souffle court, n'osant plus regarder le cadran de la montre MWC, on se fourre au plumard après des bruits de salle de bain, de chasse d'eau, et, et… PAF ! La roucoulade, la salsa des hormones, la toupie congolaise, le marteau Tibétain, et bien sûr, la brouette espagnole ! J'ai failli, une fois de plus, y laisser la santé, assurant quand même une prestation plus qu'honorable (enfin à ce qu'il paraît) façon Bébel dans Le Magnifique, avant d'essayer de fermer l'œil, toujours en nage, pour planer vers l'heure du réveil (el reloy en espagnol) à 7h pile du matin. Arrivé à ce niveau là, il n'y a plus rien à dire. C'est bien simple, j'ai l'impression d'avoir rêvé. Mais non.

En fin de compte


Ils sont venus à 2. De Livourne et Brescia. L'un veut faire une exposition Raymond Hains vu par Didier Hays et l'autre financer le catalogue. Cela va m'occuper et me remonter un peu ? D'abord il me faut construire un double projet : maquette de catalogue et plan d'exposition, en essayant de développer une thématique pertinente car Raymond Hains est un sujet à risque, un terrain miné, un couloir infernal, une issue fatale et aussi un vecteur formidable, un gisement à ciel ouvert (classico baroque !), de la dynamite, un Boulevard du Rhum, une autoroute, un tremplin, un casse-tête, un jeu de l'oie, un Monopoly (aussi), une arène romaine avec des gladiateurs de l'intellect, les 24h du Mans de la gastronomie aux additions astronomiques, une encyclopédie des farces et attrapes, la chausse-trappe des wagons-lits, le grand cabaret de la dernière chance, un écheveau et un cheval de frise de la pensée, la tortue supersonique de la logorrhée organisée façon Colbert, le Saint-simonisme du milieu de l'Art, etc. Du pain sur la planche façon Jean Laplanche ? Enfin, bref, c'est sans fin...



http://www.didierhays.com/
http://www.didierhaysphotographies.com/




Archives du blog